Repenser le numérique pour sortir du statu quo

Entrevue tirée de l'nfolettre De la Tech à la Terre, Interviews et réflexions inspirantes pour un numérique plus soutenable et plus responsable.

Réalisé par Yannick Bole-Richard, Consultant Numérique Responsable & IA Générative • Conseil, Sensibilisation & Formation

À travers un parcours marqué par l’entrepreneuriat, une remise en question profonde et un engagement croissant sur les enjeux climatiques, François Burra s’est progressivement éloigné d’un numérique orienté performance pour embrasser une vision plus systémique, plus critique et plus engagée.

Aujourd’hui consultant en décarbonation et sobriété numérique, formateur et cofondateur de plusieurs initiatives au Québec et à l’international, il agit à différents niveaux (entreprises, gouvernements, collectifs) avec la conviction que le numérique ne peut plus être pensé uniquement comme un levier technologique, mais comme un véritable choix de société.

Quel est ton parcours et comment tu en es arrivé à travailler sur ces sujets ?

François : "J’ai commencé ma carrière à Montréal, après un parcours assez classique en école de commerce, orienté marketing et développement. Très vite, j’ai bifurqué vers l’UX Design puis le product management. J’ai travaillé en agence, en startup, notamment dans une fintech qui s’est fait racheter, ce qui a été une belle réussite professionnelle… mais aussi une expérience très dure humainement.

Je me suis complètement épuisé. J’ai fait une dépression. Et ça a été un moment charnière. J’ai pris un an pour me reconstruire, suivre une thérapie, et réfléchir à ce que je voulais vraiment faire.

C’est à ce moment-là que j’ai suivi une formation de trois mois chez Terra.do (une école climatique en ligne). En travaillant sur mon plan d’action climatique, j’ai réalisé l’impact énorme du numérique. Et plutôt que de changer complètement de métier, je me suis dit : je vais utiliser mes compétences pour transformer mon industrie de l’intérieur.

Je me suis lancé à mon compte, de manière assez brutale, sans plan très structuré. Mais avec une volonté forte : être aligné avec mes valeurs et choisir mes projets."

Concrètement, qu’est-ce que tu fais aujourd’hui ?

François : "J’ai plusieurs casquettes. D’abord, avec mon entreprise Decarbonade, je fais de la formation, de la sensibilisation et du conseil. Je travaille sur la décarbonation numérique, l’écoconception numérique, les impacts environnementaux du numérique ou encore l’IA. Je forme des milliers de personnes, dans des entreprises comme dans des administrations. Je fais aussi de la mesure d’empreinte environnementale, et j’accompagne des projets en écoconception numérique.

Ensuite, j’ai cofondé un collectif au Québec, le collectif numérique responsable et soutenable (Collectif NRS). Là, l’objectif est différent : on cherche un impact systémique. On travaille avec les gouvernements, on produit des recherches, on cartographie les infrastructures, on essaie d’influencer les politiques publiques.

Et enfin, j’ai créé Climate Product Leaders, un référentiel dédié aux product managers. Parce que je trouvais qu’il manquait un cadre spécifique pour ce rôle-là, qui est central dans les décisions."

Quand tu parles de décarbonation numérique, de quoi parle-t-on concrètement ?

François : "La décarbonation numérique, ce n’est en réalité dans mon vocabulaire pas juste le carbone. C’est l’ensemble des impacts environnementaux : énergie, eau, ressources, métaux rares…

Pour moi, il y a trois dimensions. D’abord, l’optimisation : faire mieux avec moins. Ensuite, la sobriété : ne pas faire quand ce n’est pas nécessaire. Et enfin, la finalité : pourquoi on fait ces technologies, dans quel but.

Aujourd’hui, on fait souvent du numérique responsable comme une couche d’optimisation. Mais on reste dans le même système. On améliore un peu, mais on ne remet pas en question la direction globale. Or, si la finalité reste l’hypercroissance et l’extraction, on amplifie les problèmes. Pour moi, la question de l’usage (et même de non-usage) est aussi importante que celle de l’efficacité."

Il faut absolument distinguer deux choses. L’IA classique, le machine learning, existe depuis longtemps. C’est utile, efficace, et ça peut même être une solution climatique.

L’IA générative, en revanche, est très différente.
Elle est extrêmement énergivore, concentrée entre quelques acteurs, et aujourd’hui elle n’a quasiment aucun impact positif sur le climat.

Tu sembles remettre en cause bien plus que les pratiques techniques…

François : "Oui, parce qu’aujourd’hui, on n’a plus vraiment de projet de société. On a un projet technologique et capitaliste, porté par quelques acteurs, souvent en Californie, qui nous imposent des choix. Et dans ce modèle-là, les considérations environnementales ou sociales sont secondaires. Donc même si on optimise, on reste dans un système qui produit des impacts négatifs. Pour moi, la décarbonation numérique doit aussi questionner cette direction."

Tu travailles aussi avec des gouvernements. Comment ces sujets sont-ils perçus ?

François : "Il y a beaucoup de curiosité, mais aussi de mécompréhension. Les gens sentent qu’il y a un problème, mais ils ne savent pas toujours lequel, ni comment agir. Au Québec, il y a une ouverture. Aux États-Unis ou dans d’autres provinces canadiennes, c’est souvent abordé sous l’angle économique : comment réduire les coûts.

Quand on montre que l’écoconception peut améliorer la performance (vitesse, SEO, conversion, coûts…), ça change la perception. Les gens réalisent qu'il n'y a pas seulement des contraintes, mais aussi des opportunités."

Et du côté des lois et des décideurs politiques ?

François : "Aujourd’hui, on est encore surtout dans la sensibilisation et la formation. Les lois sont rares et lentes à mettre en place. Il faut un niveau de maturité et d’urgence partagé pour que ça avance. Pour l’instant, la souveraineté est un sujet qui monte plus vite, parce qu’il y a un enjeu géopolitique fort. Mais sur la sobriété numérique ou l’impact environnemental, on n’y est pas encore. On avance, mais lentement."

Comment tu vis ce décalage entre l’urgence et la lenteur des transformations ?

François : "On va dans la bonne direction, mais clairement pas assez vite. Il y a des forces très puissantes en face, notamment capitalistiques. Et il n’y a pas une seule solution : il faut agir à tous les niveaux en parallèle. Sensibilisation des citoyens, transformation des entreprises, action locale, influence politique… tout ça doit avancer en même temps. Mais on n’a pas vraiment le choix. L’alternative serait ne rien faire. Et ça, à mon sens, ce n’est pas une option."

Quelle est ta vision de l’intelligence artificielle aujourd’hui ?

François : "Il faut absolument distinguer deux choses. L’IA classique, le machine learning, existe depuis longtemps. C’est utile, efficace, et ça peut même être une solution climatique.

L’IA générative, en revanche, est très différente. Elle est extrêmement énergivore, concentrée entre quelques acteurs, et aujourd’hui elle n’a quasiment aucun impact positif sur le climat.

On mélange tout sous le terme “IA”, ce qui crée de la confusion. Et ça donne l’impression que l’IA générative peut être une solution, ce qui n’est pas le cas."

Comment qualifies-tu l’impact global de l’IA générative ?

François : "Elle amplifie le statu quo. Elle accélère un système déjà problématique. Elle renforce les logiques capitalistes, elle consomme énormément de ressources, elle accentue les inégalités et elle est utilisée majoritairement pour des usages qui ne sont pas essentiels. Donc clairement, aujourd’hui, ce n’est pas une bonne nouvelle pour l’environnement."

Malgré tout, tu travailles aussi sur ces sujets. Pourquoi ?

François : "Parce que la technologie est là. On ne peut pas faire comme si elle n’existait pas. Donc il faut former, sensibiliser, accompagner. Expliquer quand c’est pertinent, quand ça ne l’est pas. Et surtout, redonner du discernement. L’objectif, ce n’est pas d’être dans le rejet indiscriminé, mais dans un usage réfléchi et chirurgical."

Enfin, peux-tu nous partager quelques ressources qui t’inspirent sur ces sujets pour aller plus loin ?

François : "J'invite à se documenter sur des sites comme Bonpote ou Carbonbrief."

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